Ròm est le prénom d’un jeune garçon vietnamien, le personnage principal du film qui porte son nom et qui est sorti dans les salles vietnamiennes à l’automne 2020. D’abord censuré, le gouvernement s’est apparemment résolu à autoriser le film primé lors du festival de Busan dans la catégorie Nouvelles tendances. Quand on connaît l’influence du cinéma coréen sur l’industrie vietnamienne, on comprend la valeur d’une telle récompense et l’intérêt que suscite ce film indépendant, premier long métrage qui a mis 8 ans à être produit par son jeune réalisateur, Tran Thanh Huy. La figuration du rappeur Wowy, dont la popularité a connu un regain grâce à l’émission de télé-réalité Rap Viet, un équivalent de The Voice pour artistes de rap, a certainement aussi contribué au relatif succès de l’œuvre. Nous vous proposons donc quelques impressions après l’avoir vu sur grand écran, en octobre 2020.

Un cinéma d’observation sociale

Il y a ces films qui racontent, ces films qui montrent, ces films qui démontrent, et ceux que l’on admire pour la beauté de leur image. Quel est le sujet de Ròm ? Le trailer du film est quelque peu trompeur. Classé sous l’étiquette crime et violence, cela n’est pourtant pas le sujet et ne renseigne rien du geste et du regard que le film a voulu transmettre. Il s’inscrit certes clairement dans une esthétique du cinéma d’action, comme le récent Hai Phuong (diffusé au Vietnam début 2019 et diffusé sur Netflix sous le titre Furie), il y a certes du crime et de la violence dans l’histoire mais le crime en tant que tel constitue davantage une toile de fond et la violence, si elle découle du crime, est surtout une réaction aux conditions sociales des personnages. L’esthétique la plus frappante est, à mon sens, celle du regard, de l’observation sociale au sens noble du terme. Montrer sans prétendre, sans juger, sans commenter. D’un autre rythme et d’une autre allure, Ròm rappelle la brutalité du magnifique Cyclo de Tran Anh Hung. D’autres y voient un Slumdog Millionaire (de Danny Boyle) à la vietnamienne pour ses inspirations ou ses similitudes avec l’âge du personnage central et son environnement social. On retrouve aussi la thématique de la pauvreté et de la loterie dans Singapore Dreaming de Woo Yenen mettant en scène une famille déchirée par l’argent d’un ticket gagnant. Par-delà les ressemblances, c’est un tableau qui frappe pour son originalité.

Le cinéma vietnamien contemporain, que ce soit sur le petit ou le grand écran, est très influencé par le 7ème art coréen où les genres de prédilection du public sont le film d’horreur, d’action et la comédie romantique. Ceci explique peut-être qu’on catégorise ainsi un film, à des fins commerciales. De plus, on peut penser qu’une telle étiquette empêche, par anticipation, toute interprétation qui relèverait de la  « critique sociale », catégorie qui ne saurait exister sous ce régime.

La figure type du pauvre est certes très présente dans les comédies contemporaines au Vietnam, mais toujours pour mettre en avant ses choix individuels, pour accentuer le modèle de la réussite sociale par contraste avec les riches qui s’en sortent. Comment alors parler de la pauvreté sans en faire une caricature ? Sans en faire trop ? Sans être dans la pitié ? Sans en faire un documentaire ? Sans être dans un discours social ? C’est difficile mais le pari me semble réussi ici. On interroge rarement la pauvreté à l’échelle collective, puisque cela serait synonyme d’une accusation du pouvoir politique. Le seul pouvoir que l’on questionne est alors le pouvoir du karma, du destin, de la chance.

Nombres et poussières

Ròm, le protagoniste principal, s’attire tantôt les louanges tantôt les foudres de son quartier populaire saigonnais en raison de sa capacité à prédire les numéros sortants de la loterie. Cela lui fait espérer sortir un jour de la misère, tout comme cela l’enfonce dans des problèmes sans fins.

Les nombres ont un grand pouvoir dans les cultures et sociétés sinisées. Certains portent chance, d’autres portent la poisse. Les frères et sœurs, souvent en grand nombre, se désignent par leur ordre d’arrivée et le premier enfant répond toujours par le numéro 2 pour tromper les mauvais esprits, les démons, qui voudraient capturer le numéro 1. Le chiffre 4, en sino-vietnamien est à éviter car son homophone signifie la mort. Ainsi le sens et le son des mots, jamais complètement séparés, donnent des pouvoirs aux chiffres et aux nombres. Il faut alors les choisir méticuleusement, que ce soit pour trouver une date importante, acheter un bien en fonction de son adresse, en choisir l’étage, ou encore pour les numéros de téléphone (dont certains, les plus beaux, sont plus chers) et enfin, jouer à la loterie.

Les jeux d’argent ne datent pas d’hier. On connaît depuis au moins l’époque coloniale un jeu venu de Chine qui s’appelle le “jeu des 36 bêtes” (interdit, il reviendra plus tard sous le nom de “jeu des 40 bêtes”), une loterie où chaque nombre, chaque carte est associée à un animal sur lequel il fallait parier. Plusieurs variantes de ce jeu seront interdites ou plus ou moins officiellement tolérées, ancrant dans le paysage vietnamien une histoire des jeux d’argents bien présente pendante la présence française.

Même si le Vietnam connaît aujourd’hui une croissance économique impressionnante et si une classe aisée a émergé, de grandes inégalités persistent. Les tickets de loterie, vé số en vietnamien, sont un moyen d’espérer sortir de la misère pour ceux qui les achètent et un moyen de ne pas en mourir pour celles et ceux qui les vendent. D’autres réseaux, non officiels et non légaux, vendent également des rêves d’émancipation.

 Si la mendicité est encore présente, elle s’est souvent formalisée par la vente de ces tickets. Beaucoup de personnes infirmes, par exemple, ne trouvent pas d’autre emploi ou moyen de subsistance. On voit déambuler des jeunes et des moins jeunes entre les tables des terrasses de restaurants, ou alors ils attendent patiemment au coin des rues, sur les bords des grandes routes, au pied des feux de circulation, agitant les carnets de tickets qui pourraient changer la vie de leurs acheteurs. La langue vietnamienne utilise l’expression « bụi đời »  (poussières de vie) pour qualifier ces gens.

Ce film parle d’elles et eux, de toutes ces personnes qui gravitent autour de ces nombres, autant les nombres magiques des tickets que les zéros des dettes qui s’accumulent dans les carnets des créanciers. Si ce film traite de la violence, il faut préciser de quelle sorte il s’agit. La violence de la misère et du désespoir qui n’est pas l’absence d’espoir mais sa poursuite continue, jusqu’à sa perte. L’envie de devenir riche non pour l’appât du gain mais par aspiration à une vie meilleure, plus confortable. Pour le personnage principal c’est le simple espoir de sortir de la misère, destin qu’il pense toucher du doigt  grâce aux nombres. Si ce thème est loin d’être inédit dans le cinéma vietnamien, il faut souligner la sobriété du regard et le réalisme qui est présenté dans cette œuvre.  Le mérite et la chance ne suffisent pas, ce que le réalisateur semble nous dire sans pour autant être dans une affirmation morale

Ne nous méprenons pas, le film n’a pas vocation à être social, il ne tient pas de discours d’apitoiement sur des personnages qui attendent d’être sauvés ou aveuglés par un espoir naïf. Le réalisateur se réclame du courant néo-réalisme et confie dans ses interviews comment ce film est né du quotidien dont il était en partie témoin. Le reste, on l’imagine, s’inspire de sa culture cinématographique.

Le pouvoir des nombres souligne le pouvoir de liaison et de destruction lié à l’argent. La croyance envers les chiffres qui est dépeinte est la croyance que nos sociétés fondent dans l’argent et les dettes, la confiance envers les personnes qui en découle, l’avidité et l’intérêt qui s’y rattache et la méfiance quand la chance les quitte.

Décalage du regard

Cet autre regard qu’on nous invite à adopter se manifeste sublimement par le cadrage. Pendant la quasi-totalité du film, la caméra est toujours penchée. Cet angle de vue, s’il peut surprendre par son originalité, nous invite surtout à nous questionner sur notre propre regard, sur notre propre rôle de spectateur emmené par le narrateur. Qu’est-ce qui sort du cadre ? Qu’est-ce qui ne tient pas droit ? Pourquoi regarder cette histoire avec un œil de travers ? La chance, le destin, le pouvoir des nombres occupent une grande place dans la vie des Vietnamiens. Ils nourrissent l’espoir d’une sortie de la misère mais restent bien souvent, la toile de fond sur laquelle retombe toujours, une à une, après quelques éclats poussés par le vent, ces poussières de vie.

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Julien Le Hoangan est chercheur en sciences humaines et sociales. Français d'origine vietnamienne, il s'intéresse notamment aux questions sociales et politiques liées au Vietnam et ses diasporas.

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