La servante de Kim ki-Young

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Peut être suis-je encore trop toute à ma jubilation au sortir de la vision de ce film noir, qui me réjouit au plus haut point, que ma perception en fausse sa réelle valeur et que le piédestal sur lequel je le place d’entrée n’a pas lieu d’exister. J’en veux pour preuve la moyenne de mes éclaireurs , qui semblent ne pas avoir ressenti semblable jubilation et qui, malgré la bonne estime qu’ils lui accordent , ne lui trouvent pas l’extraordinaire maitrise que je me permet de lui attribuer. Je serais ravi, chers camarades, d’en débattre avec vous pour comprendre ce qui peut vous avoir rebuter de la sorte que vous ne le chérissiez pas autant que l’auteur de cette critique!

Quoi qu’il en soit, merci mille fois à Monsieur Scorsese, fondateur de la World Cinema Foundation, d’avoir avec le soutien précieux du film d’archives coréen pu restaurer cette merveille, qui n’a absolument rien à envier aux meilleurs classiques américains ou européens. Grâce à sa si grande cinéphilie, il sauve de l’oubli une œuvre formidablement sournoise et perverse sur le pouvoir corruptible de la famille bourgeoise avide de réussite et de confort. Un tel massacre en règle de l’institution ne peut que réjouir le grand pervers sadique que je suis! Combien de fois m’est t’il arrivé de de me gausser frénétiquement sur la débauche morale se déployant avec tant d’ironie sur l’impitoyable emprise de cette servante diabolique? Je ne pourrais dire, bien trop occupé que j’étais à savourer la vengeance sardonique du petit rat des champs sur la Grande Fratrie Muridé des villes. La symbolique animale rappelle La Fontaine, qui s’en servait pour portraiturer la mécanique servile des grands propriétaires envers leurs domestiques et plus largement la méprise de la classe aisée sur le reste du peuple. Kim ki-Young transpose la dialectique médiévale et la modernise pour contester la nouvelle Corée qui s’embourgeoisait à l’orée des années 60.

Il est aussi intéressant de s’arrêter sur l’utilisation de la faune depuis les origines du cinéma. D’Hitchcock à Tourneur en passant par Ito, l’animal sauvage sert souvent à illustrer les dysfonctionnements psychologiques en même temps que signifier la peur de l’inconnu. L’alliance du fantastique permet à ces réalisateurs de caractériser physiquement la soudaine irruption d’un élément perturbateur qui modifiera le cours de l’existence des protagonistes qu’ils dépeignent. Comme ici, ou l’apparition du rongeur déclenche la folle descente aux enfers d’individus incapables de s’arrimer aux portes de la raison. Le lent poison administré pour l’exterminer métaphorise la mort à petit feu inévitable de ces inconséquents. Cette agonie tiens lieu de revanche sociale pour cette nouvelle arrivante, qui comprends très vite l’effroyable absurdité dont font preuve ces nouveaux riches pour préserver leurs biens si durement acquis. Elle en tire un tel avantage que sa monstruosité sous-jacente ne peut s’exprimer que par frénésie, elle qui n’est jamais autant satisfaite que dans la souffrance des autres. A contre-courant de la pauvre petite esclave qui subit le fiel de ses administrés, elle s’empare à bras-le-corps de la situation pour la retourner complétement en sa faveur. Sa condition d’ouvrière, première explication plausible de sa soif d’élévation sociale, est ici vite dépassée au profit d’une complexité névrotique rarement vu à ce jour.

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Sous couvert d’un traitement néo-réaliste qui sacrifierait au sempiternel film de lutte des classes, croisant le parcours de la malheureuse laissée pour compte à celui cruellement injuste d’arrogants possédants, le cinéaste s’empare de ce sujet vieux comme le monde pour mieux le subvertir. S’il pose bien le cadre narratif de ce combat, il ne l’idéalise pas pour autant. En effet, qui sont t’ils ces fameux arrivistes, sinon des travailleurs ayant gagne la prospérité à la sueur de leur front? Le père,professeur de piano, simple étudiant à ses débuts ayant gravi tous les échelons pour s’accrocher à son rêve d’une vie meilleure, rencontre sa femme pendant ses jeunes années et n’aspire qu’à la soulager de ses harassantes corvées ménagères et de son fastidieux emploi. Elle, ayant connu la vie miséreuse des gens de peu, au lieu de comprendre et pardonner l’humble ouvrière du textile, s’enfonce dans le marasme moral de l’illusoire abondance au prix de sa propre progéniture. Le contexte socio-culturel de l’industrialisation du pays, ou les femmes ne sont pas épargnées des taches ingrates mais n’en retirent pas ou peu de reconnaissance n’est pas rejeté. Mais il est transcendé par le film de genre, ou le mélodrame à la Douglas Sirk le dispute à la farce grotesque italienne à la Vittorio De Sica.

L’homme, emmuré dans son désir incontrôlable, cède à la femme fatale, pantin manipulé par le sexe faible. La faiblesse des uns fait le bonheur des autres et la vénéneuse vamp s’en sert comme arme de séduction massive. La seule piste d’affirmation de soi n’est donc pas celle que retient le metteur en scène, c’eut été trop simple de suivre ce chemin balisé. Il préfère laisser le spectateur se dépêtrer des artifices et ne propose pas de clef de compréhension, à lui de se débrouiller. Ce n’est qu’une analyse parmi tant d’autres,tellement ce film est vertigineux et pourrait s’apprécier sous différents angles de vue.

En conclusion, il m’apparait indispensable pour tout cinéphile qui se respecte de voir cette claque monumentale pour se rendre compte à quel point L’Asie en général et la Corée plus spécifiquement regorgent de trésors cachés qui ne demandent qu’à se faire connaitre du plus grand nombre!

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