Le Viêt Nam, loin des clichés

Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours, S-dir. Benoît de Tréglodé, Ed. De la Sorbonne, 2018, 295 p.

C’est un visiteur un peu particulier qui pénètre les jardins de l’Ambassade de France à Hanoï en ce 14 juillet 1989. Ses cheveux ont blanchi, mais l’intelligence et la détermination perceptibles dans son regard ont résisté au temps et aux intrigues. Il est vrai qu’il n’est plus membre du bureau politique du Parti Communiste vietnamien depuis 1982 et que son titre de Vice-Premier ministre n’est qu’honorifique, mais c’est avec respect que les diplomates viennent l’accueillir, pour ce bicentenaire de la Révolution française à l’ombre des banians. Le Viêt Nam avait décidé depuis trois ans de sa politique d’ouverture (le Dôi Moi) et le général Vo Nguyên Giap était conscient de la nécessité de se trouver de nouveaux partenaires. L’URSS était en cours de délitement, les Etats-Unis imposaient encore un embargo économique très strict et les relations avec la Chine n’avaient pas encore été normalisées. La France, l’ancienne puissance coloniale défaite, avait une carte à jouer, sur le plan de la politique comme sur le plan de l’économie.

Près de trente années plus tard, la France représente pourtant une part de marché inférieure à 1 % dans un pays en développement rapide. Ses élites ne comprennent plus grand chose au Vietnam. Elles continuent de reproduire à loisir de très vieux fantasmes et clichés indochinois à travers des histoires (cinématographiques ou littéraires) stéréotypées, mais ont du mal à regarder en face cette évidence géographique : le Vietnam est (redevenu) un pays d’Asie orientale. Il vit très bien sans la langue de Molière et les bâtiments construits par les disciples de Gustave Eiffel y sont de plus en plus rares.

L’Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours, que signe Benoît de Tréglodé aux Editions de la Sorbonne, est un ouvrage salutaire. Cette synthèse, pour laquelle il a rassemblé un très large panel de chercheurs, essentiellement français mais ayant tous en commun la maîtrise de la langue vietnamienne, propose en effet un tableau du pays réel en alliant précision et concision. C’est un outil indispensable pour les spécialistes, en ce qu’il réussit à se placer dès l’introduction au-dessus des tensions de l’historiographie sans toutefois les ignorer, et intègre une chronologie très utile et particulièrement détaillée pour la période post-1975. Indispensable, il l’est également pour tous ceux que le Viêt Nam ne laisse pas indifférents : diplomates, expatriés, voyageurs, membres de la diaspora, acteurs de la coopération, etc. Les choix éditoriaux rendent la lecture de ce livre pourtant dense très fluide, avec des chapîtres thématiques courts (une quinzaine de pages), une bibliographie indicative par thème, et une organisation qui permet de trouver rapidement l’information. Enfin, la présence de schémas, particulièrement celui sur l’organisation du pouvoir vietnamien (p.103), devrait permettre de mieux saisir un système administratif pour le moins opaque et complexe.

Benoît de Tréglodé est directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), historien et grand spécialiste du Viêt Nam. Il est de surcroît assez accoutumé à la direction de ce type d’ouvrages scientifiques généralistes, puisqu’il était à l’origine, avec Stéphane Dovert, des deux éditions de la monographie de l’IRASEC sur le Viêt Nam contemporain (éd. Les Indes Savantes/IRASEC, respectivement 2004 & 2009). Ce nouveau travail, outre l’actualisation de toutes les données et la prise en compte des derniers soubresauts politiques après le XIIème congrès du Parti communiste (2016), développe une approche qui vise à « naviguer dans les échelles » (p.16), du micro-local au global, en passant par le régional et le national. On notera en cela la nouveauté représentée par la dernière partie du livre et tout particulièrement les contributions de Paul Sorrentino, Emmanuel Pannier et Candice Tran Dai, qui ont fait leur terrain de recherche dans les années 2010 et traitent de sujets très contemporains (les relations sociales à l’heure des réseaux sociaux, le lien entre Etat et religions à la faveur du retour du religieux observable [aussi] en Asie, etc.).

Que s’est-il passé, alors, pour que la France perde pied à ce point ? Pourquoi avoir continué de regarder le Vietnam à travers les verres déformants de la nostalgie ? Le pays a changé. Le vieux général est mort. La page de l’histoire « glorieuse » du XXème siècle est désormais tournée, même si elle continue de structurer le discours public. Cette histoire du Viêt Nam collective et thématique est appelée à devenir une référence, en ce qu’elle prend acte, en même temps qu’une historiographie en cours de renouvellement, d’un fait social complexe : le Viêt Nam est moderne, résolument moderne. Faire preuve d’acuité dans l’observation de ce pays, c’est peut-être, après la lecture de ce livre, prendre enfin cette modernité en considération.

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