Les Lauriers-roses rouges » de Rubaiyat Hossain

170606_....multimediaarticles170530LesLauriersrosesrougeasCertaines parties du monde ne sont que trop peu représentées à travers le prisme de l’écran, qu’il soit médiatique ou cinématographique. La culture globalisée qui tend à uniformiser les sécularismes pour mieux en recracher les segments les plus conformes à la consommation serait une première explication rationnelle. Une autre serait de s’abriter consciencieusement derrière la géographie lointaine de ces continents dont nous ne parviennent que des échos furtifs, raison de notre plate indifférence à cet « Ailleurs » plus dense et complexe que nos idées préconçues. Car il est chose aisée d’identifier un pays à un contexte politique ou social d’après des bribes d’informations retenues ici et la, il en est tout autre de lui rendre sa vérité pleine et entière, à fortiori lorsque l’identité multiconfessionnelle le constitue.

Le Bangladesh est un cas concert de cette tendance à l’audience hexagonale ténue. Plus que rares sont les possibilités qui nous sont offertes d’avoir accès à un pan de son histoire. Et lorsqu’elles existent, le confinement leur tient une place préférentielle. Saluons alors la très bonne initiative du Festival des Cinémas D’Asie de Vesoul, qui met à disposition du grand public des films rares venus d’une large partie de L’Asie mais aussi du Proche et Moyen-Orient ainsi que d’autres contrées voisines. Un bien beau panorama, dont l’on ne peut que se féliciter qu’il existe grâce à quelques défricheurs téméraires . Arrêtons-nous alors sur le dénommé « Under Construction ». La réalisatrice Rubaiyat Hossain entend raconter le quotidien harassant de femmes en proie au patriarcat qui régit de fait la société bengalie. Et tente parallèlement d’esquisser un point de vue global sur la situation d’un pays ou les contradictions affirment sa lente avancée démocratique. Dans la classe moyenne d’aujourd’hui, une jeune femme musulmane moderne s’interroge sur la pratique de son art théâtral. Et veut remettre en cause la vision archaïque de la féminité que prône l’illustre auteur et dramaturge Rabindranath Tagore, poète d’un autre siècle.

En utilisant les ressorts artificiels de l’interprétation pour interroger l’essence de l’acte politique, la cinéaste nous tend une première piste de ce qui pourrait s’apparenter à un discours sur le rapport de domination. Tandis que le metteur en scène, sur de ses intentions, atone des sentences péremptoires sur la direction à suivre la comédienne creuse d’autres pistes qui redéfiniraient un contexte plus actuel. Il en va de même dans sa relation maritale, l’homme se satisfaisant de son aimable épouse tant que celle-ci n’outrepasse pas les règles de bonne conduite qu’il aura préalablement édicté sans son consentement. Mais dès lors qu’elle se permet de s’affranchir et qu’elle ose émettre une opinion personnelle plus avertie, la relation s’en voit menacée. Le socle familial n’est pas plus cet espace d’épanouissement, le père étant une figure lointaine dont il n’est pas certain qu’elle soit ici mentionnée et la mère se cherchant dans les méandres d’une liberté provisoire qu’elle semble incapable de cerner. Enfin la hiérarchie sociale devient de plus en plus pernicieuse, il n’est qu’à observer la dualité complice qui s’opère entre la maîtresse de maison et sa petite servante. Marâtre protectrice, grande sœur attentive autant que vitupérante elle instaure dans la relation une ambiguïté fluorescente qui pourrait bien signifier la fin de la servilité.

On le voit bien, cette navigation dans les eaux troubles d’une mutation sociologique rend compte avec discernement du nouveau paysage en cours. Le dogme religieux y est aussi traité mais jamais ostentatoire. La place centrale qu’occupe la confession musulmane dans la région y est vue avec la distance nécessaire à sa compréhension. Elle irrigue inévitablement son idéologie du sacré et conduit invariablement sa stratégie étatique. Qui peut malheureusement prêter à des dérives sectaires en conséquence. Proche d’un monothéisme dans son façonnement, elle ne supporte que difficilement la non-croyance en un Dieu archange protecteur et obscurcit les esprits étriqués. L’athéisme fait donc office d’acte philosophique blasphématoire et est promis aux pires feux de L’Enfer. Oser questionner cette approche est déjà en soi un défi courageux, qui plus est de la part d’une cinéaste émancipée qui essaye de faire bouger les mentalités.

Fort de cet esprit conquérant, elle essaime une superbe mise en forme de ce fond. S’appuyant sur un tragique fait-divers propre aux nations dites du « Tiers-Monde » (l’effondrement voici quelques années d’un bâtiment abritant les plus grandes marques du textile), la caméra tisse des plans de paysages en ruine et navigue régulièrement entre rêves cauchemardesques et réalité non moins brillante. Ce procédé agit comme une prise de conscience soudaine que la « colonisation » étrangère cause bien plus de fracas qu’elle n’apporte de solutions bénéfiques. La sous-traitance industrielle banalise la mainmise destructrice du Nord repu de richesse sur son corollaire sudiste laissé pour compte.
Imbriquer cette idée dans la mise en scène du spectacle final revient à confondre dans un geste captivant la représentation objective d’une « vérité » dans l’illusion démonstrative des images. Le cinéma est prétendument un art du visible mais son sens caché (lorsqu’il existe) le rend bien plus attrayant, rejoignant en cela la force évocatrice de la littérature. Il faut alors comprendre ces nombreuses embarquées dans des habitations en fortification et ces sons hors-champ de marteau-piqueur comme une métaphore du devenir, « under construction ». Toujours passionnant de bout en bout, cela laisse présager d’un futur intéressant pour la visibilité de ce genre de films. Et plus encore d’une meilleure équité pour les pasionarias du monde entier.

 

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