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L’exil et la pudeur

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source :© respiro productions, 2017

Allée des Jasmins, court-métrage de Stéphane Ly-Cuong, 20mn, 2018

            Ils étaient 5000 environ, ces « présumés » français de 1954, veuves de soldats français, couples mixtes, Vietnamiens naturalisés pendant la période coloniale ou orphelins, le plus souvent de père français et de mère indigène. Après la bataille de Diên Biên Phu et la fin de la guerre d’Indochine, ils ont été rapatriés de gré ou de force.

De gré, car l’année 1954 leur a signifié qu’ils n’avaient plus vraiment de pays où vivre, que quelque chose leur avait été enlevé. Après la conférence de Genève, le Viêt-Minh entre dans Hanoï en octobre ; les bô dôi croisent les soldats français sur le pont Paul Doumer, bientôt renommé pont Long Biên. Nombre de Vietnamiens du Nord fuient par la mer et se retrouvent au Sud, à Saïgon, dans une ville agitée par les prodromes d’une guerre encore lointaine, mais dont on pressent qu’elle viendra un jour. La « perle de l’Extrême-Orient » n’est pas une terre promise : une lutte de pouvoir féroce a cours entre les partisans de Ngô Dinh Diêm, le président catholique et nationaliste de la jeune République du Vietnam, et ce que l’on appellait alors les sectes, organisations à la fois religieuses, politiques et militaires : Binh Xuyên, Hoa Hao et Cao Dai. Et s’il y a un infime espoir de paix avec la perspective du référendum de réunification prévu par les accords de Genève pour 1956, il sera bien vite déçu. Renoncer à la nationalité française, ou partir, tel est le dilemme qui leur fut imposé par Ngô Dinh Diêm. Pour leur sécurité, ils choisirent de partir.

De force, car il y a une violence insidieuse dans « l’accueil » que leur fait la Mère Patrie, cette France dont l’Empire se disloque et qui est résignée à l’idée de la perte de ce qu’elle croit être sa puissance. La métropole tend les bras, mais sa générosité a des limites : les camps, dans le Lot et dans l’Allier, sont conçus pour être provisoires. On ne fournit que le strict nécessaire et les administrateurs, souvent issus du ministère de la France d’Outre-Mer, veillent à ce que leurs pensionnaires observent une discipline stricte, presque carcérale. L’exil n’a pas seulement un coût matériel, il grève aussi l’âme de ceux qui le subissent, le plus souvent au prix d’un déchirement identitaire, d’une nostalgie de la terre natale. Pour les rapatriés adultes, l’arrivée en France signifie un déclassement professionnel et matériel. Quant aux enfants, comme ceux qui ont été rapatriés sous l’égide de la Fédération des Œuvres pour l’Enfance Française de l’Indochine (FOEFI), beaucoup ne reverront jamais leur mère et auront le sentiment de grandir sans famille, dans un pays auquel il leur a fallu s’intégrer coûte que coûte.

source © respiro productions, 2017

Voici le contexte du très touchant court-métrage de Stéphane Ly-Cuong réalisé en 2018, intitulé « Allée des Jasmins ». Un couple mixte est installé, après 1954, dans le camp de Noyant, dans l’Allier, où les rapatriés ont été installés dans les anciens corons des mineurs. L’homme, qui porte le prénom français de Pierre, est musicien, mais il doit travailler sur les chantiers de construction pour gagner sa vie. Son épouse, Loan, se retrouve vite seule et, malgré la nostalgie du pays, tente de s’adapter à cette nouvelle existence dans laquelle elle n’a pas de repères.

Stéphane Ly-Cuong montre les fragments du pays natal qui ont été importés, et auxquels les personnages s’accrochent comme ils peuvent. Ainsi, Loan, après s’être d’abord refusée à le faire, installe son autel des ancêtres dans la pièce principale de son logement. La langue vietnamienne est aussi un bateau dans la tempête, menacée par les exigences de cette nouvelle vie. Isabelle, la fille de Pierre et Loan, est en âge d’aller à l’école. L’assistance sociale vient à la maison pour faire signer les papiers. Au détour de la conversation, elle lui apprend qu’il sera interdit aux enfants de parler vietnamien entre eux : c’est mieux pour leur intégration. Et voilà cette mère symboliquement amputée du lien qu’elle entretient avec sa fille. Dorénavant, il n’y aura plus de langue permettant de tout exprimer entre elles : l’une parle en vietnamien, l’autre répond en français. Enfin, le court-métrage parvient à recréer de manière convaincante l’atmosphère de ce « Petit Vietnam », de l’entraide entre les rapatriés, des réflexions et des inquiétudes qu’ils partagent. Dans le café du camp, où Loan travaille comme serveuse, hommes et femmes regardent la télévision, qui commente les événements du 30 avril 1975 à Saïgon. Un travelling plus loin afin de passer de table en table, et soudain, le coup est accusé : le pays des exilés est mort une deuxième fois.

Évidemment, le propos est condensé du fait du format, et on aimerait que ce projet soit développé en un long-métrage afin que tous les enjeux esquissés pendant ces vingt minutes soient plus étoffés, qu’il s’agisse du sacrifice des parents pour leurs enfants ou de la compréhension des événements qui ont lieu au Vietnam par les rapatriés. En attendant que ce soit le cas (on le souhaite au réalisateur), il est possible de visionner en complément les différents films documentaires qui ont été faits sur le sujet, en particulier celui de Marie-Christine Courtès et My-Linh Nguyen, Le camp des oubliés. Mais il n’empêche que cette « Allée des Jasmins » une vraie réussite, dont la beauté tient beaucoup de l’écriture du personnage de Loan, et de la performance de l’actrice qui l’incarne, Linh Dan-Pham. Le spectateur ressent son désespoir et son courage, jusqu’à cette scène finale où Loan, devenue grand-mère, élude les questions sur le pays natal qui lui sont posées par sa petite fille. La mémoire de l’exil, le plus souvent, ce ne sont pas les larmes : ce sont les ellipses et la pudeur.

Il est possible de se procurer le dvd du film sur le site de Respiro Productions :http://www.respiroproductions.com/film/allee-des-jasmins

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