Nguyễn Thế Anh est un historien du Viêt Nam et de l’Asie du Sud-Est, né en 1936, auteur de plus de 120 publications, livres ou articles. La réalisatrice de films documentaires Florence Tran avait prévu de filmer avec lui une série d’entretiens au cours des mois de juin et juillet 2021, et m’avait proposé d’animer l’un d’eux. J’ai accepté avec d’autant plus d’enthousiasme que ce devait être ma première rencontre avec un auteur aux écrits duquel je ne cesse de revenir. Portrait d’un intellectuel sur le fil, qui a toujours tenté de faire son métier sans faire de la politique, quitte à se retrouver parfois pris entre deux feux.

            C’est aux aurores que nous nous retrouvons avec Florence Tran pour faire le trajet jusqu’à la commune de la banlieue de Toulouse où vit Nguyễn Thế Anh, depuis sa retraite de son poste de directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE). Il nous a donné rendez-vous à 8 heures du matin, mais il a déjà derrière lui presque une journée de travail : il se lève chaque jour vers 2 ou 3 heures et se couche le soir très tôt, réglé, tel un automate, à l’heure vietnamienne. « En vieillissant, on retrouve un peu l’horloge biologique de son enfance » assure-t-il, lorsque nous lui demandons si ce rythme de travail ne l’épuise pas trop. Habitude circadienne, ou bien nostalgie du pays quitté le 26 avril 1975, quatre jours avant l’entrée de l’armée nord-vietnamienne dans Saïgon ? Le Viêt Nam est en apparence loin de l’Occitanie. Le perpétuel éclat des villes de ce pays paraît aux antipodes de son quartier pavillonnaire où de tranquilles sexagénaires arrosent leurs plantes et leur gazon. Mais l’historien a la mémoire aiguisée ; il se souvient de ce qu’il a laissé derrière lui, tout comme il sait ce qui continue, 46 ans plus tard, de l’accompagner.

Nguyễn Thế Anh, 1967.

Nguyễn Thế Anh est né en 1936, au Laos. Après des études secondaires à Vientiane puis à Saïgon dans les années 1950, il part en France, déjà à Toulouse, pour suivre son cursus universitaire. Il en revient agrégé et docteur en histoire, et est nommé, en 1966, recteur de l’université de Huê, jusqu’en 1969. Puis, retour à Saïgon, où il devient doyen de la Faculté de Lettres et chef du département d’histoire jusqu’à ce fatidique mois d’avril où les bombes éclatent à l’orée de la ville : c’est le départ pour l’exil. Après l’île de Guam, où sa famille et lui sont évacués du fait du passeport américain de son épouse, il obtient le statut de réfugié et retourne à Toulouse où d’anciens amis lui ont proposé de les accueillir. Sa carrière redémarre : il entre au CNRS, soutient une thèse d’État et est élu à l’École Pratique des Hautes Études, où il formera un grand nombre de chercheurs aujourd’hui importants dans l’historiographie sur le Viêt Nam, jusqu’à sa retraite au milieu des années 2000.

Voilà pour les grandes lignes d’une vie à la fois ascétique et mouvementée, partagée entre les exigences du travail intellectuel et les conséquences de l’histoire qui s’affole. Pourtant, aucune existence ne saurait se résumer à ces éléments tout juste bons à renseigner une fiche biographique ; la réputation d’un homme se forge souvent bien plus dans les interstices. Celle de Nguyễn Thế Anh peut être résumée ainsi : un mandarin comme il n’en existe plus guère, aussi érudit qu’exigeant. Assis dans le canapé de son salon, il se raconte, alternant entre le sérieux du savant et le plaisir qu’il garde à transmettre.

Un métier à risque

Nous sommes à Huê, entre les derniers jours de janvier et les premiers jours de février 1968. Depuis un an, à Hanoï, on prépare dans le plus grand des secrets une offensive visant à sceller définitivement le sort d’une guerre qui dure depuis déjà trop longtemps. Le Professeur Anh s’est installé dans l’ancienne capitale impériale de la dynastie Nguyễn à son retour de France, et a notamment pour voisin le philosophe catholique et spécialiste de Marx, Trần Văn Toàn. En tant que recteur de l’Université, il ne veut marcher dans aucune combine et proscrit les activités politiques entre les murs du campus, ce qui lui vaut des inimitiés de part et d’autre. Son épouse, originaire des Philippines, rencontrée en 1954 alors qu’elle était venue s’occuper des réfugiés nord-vietnamiens dans le sud du pays, est catholique. Lui ne l’est pas le moins du monde, mais ça n’importe guère à ses détracteurs : on le prend pour un « Diêmiste », un partisan de Ngo Dinh Diêm, le président catholique et autoritaire de la République du Viêt Nam (Sud) assassiné après un coup d’État le 2 novembre 1963. L’insurrection, sanglante, est déclenchée la veille du Têt, dans la nuit du 30 au 31 janvier. Le deuxième jour du Têt, des cadres communistes nord-vietnamiens entrent chez lui, pour parlementer. Ils lui demandent de rejoindre leur camp, mais il refuse. Son épouse veut les chasser : « Đi, đi ! Cút ! » (Allez vous-en, allez vous-en!). Nguyễn Thế Anh tente de calmer les choses : « elle est étrangère, elle ne peut pas comprendre ce qu’il se passe ». Il ne l’apprendra que bien plus tard, mais ce jour-là, lui et sa famille n’ont eu la vie sauve que sur intervention d’un cousin, général dans l’armée du Nord.

« On m’a aussi dit que j’étais un Viêt-Gian (un traître) », explique-t-il. De retour à Saïgon, il a pour collègues à la Faculté de Lettres les intellectuels les plus en vue de cette époque, comme le philosophe Nguyễn Văn Trung, dont il estimait l’intelligence mais avec lequel il n’était jamais d’accord. Il voit se développer l’opposition « de gauche » aux militaires, notamment avec le journal « Đối diện » (En face) du prêtre défroqué Nguyễn Ngọc Lan, qu’il considérait « presque comme un communiste ». Il parle aussi avec les journalistes étrangers qui couvrent la guerre : le jeune Jean-Claude Pomonti, futur prix Albert Londres, ou encore Jean Lartéguy, qu’il croise au siège de l’École française d’Extrême-Orient. Il signale au premier les exactions de l’armée du Nord et au second, thuriféraire du Sud, rappelle en quoi il s’agit d’un régime corrompu. Les accords de Paris sont signés, les Américains se retirent, on pressent la débandade de 1975. Dans une certaine mesure, Nguyễn Thế Anh est l’exact inverse du célèbre agent-double Phạm Xuân Ẩn, ancien journaliste,  directeur du bureau de Time Magazine à Saïgon, avant de se révéler espion du Nord : dans une atmosphère de tromperie généralisée, la duplicité de l’un lui valait l’estime apparente de tous, et l’honnêteté de l’autre faisait qu’on lui collait à tort une étiquette.

Quelques années après son arrivée en France en tant que réfugié, en 1978, Nguyễn Thế Anh a enseigné pendant six mois à Harvard, en tant que Professeur invité. A l’issue de ce séjour, on lui proposa une chaire dans la très prestigieuse université des environs de Boston. Il refusa, furieux notamment contre l’incompréhension dont les Américains faisaient preuve à l’égard des Vietnamiens. Il se souvient, et l’on sent que sa colère ne s’est pas apaisée, qu’on lui avait alors demandé : « Pourquoi avez-vous quitté votre pays ? » La réplique avait été cinglante : « Mais c’est à cause de vous que je l’ai quitté ». Il fit donc le choix de la France où, selon lui, « l’accueil et la compréhension à l’égard des réfugiés fut meilleure », même si les batailles d’historiens du Viêt Nam y avaient tout autant l’allure de batailles politiques.

Toulouse, 1977.

Schématiquement, en France, la gauche des années 1960-70 avait pris position pour le Nord et la droite pour le Sud ; c’est en tout cas ce qu’en a compris une large part de la communauté vietnamienne arrivée après 1975. Chez les intellectuels, il y avait une guerre de tranchées  similaire, même s’il faut souligner que Jean-Paul Sartre s’était finalement engagé pour l’accueil des réfugiés. A Saint-Germain des Prés et à la Sorbonne, nombreux avaient été ceux qui avaient disserté sur ce conflit, et le Paris du début des années 1980 en bruissait encore. Après son entrée au CNRS, Nguyễn Thế Anh se souvient de la méfiance à son égard. Toujours ce vieux soupçon d’être un « Diêmiste » de la part de la gauche universitaire et en même temps, une étiquette d’homme « trop à gauche » en tant que chercheur, quand certains réfugiés vietnamiens trouvaient des alliances dans une droite française « dure », ainsi qu’en témoigne par exemple l’itinéraire de Trần Văn Bá. Élu à l’École Pratique des Hautes Études après avoir soutenu sa thèse d’État, le Professeur Anh dit s’être « réfugié dans l’enseignement », pour éviter ces conflits incessants et épuisants. Néanmoins, il se souvient de quelques belles amitiés, comme avec Charles Fourniau, Daniel Hémery ou encore le journaliste Olivier Todd. Ce dernier, en effet, avait d’abord été un fervent partisan du Front National de Libération (plus connu sous le nom de Viêt Công), avant de virer sa cuti et d’être excommunié du Nouvel Observateur pour avoir voulu écrire que celui-ci était « au Sud le bras séculier et idéologique du gouvernement communiste de Hanoi ». Todd participera notamment à l’aventure d’une revue éditée par Nguyễn Thế Anh dans les années 1980 à Paris, la revue Đường Mới (La Voie Nouvelle).

Les fils emmêlés de l’histoire

En bon enseignant-chercheur émérite, Nguyễn Thế Anh a, pour chacun de ses anciens doctorants devenus aujourd’hui des universitaires reconnus, une anecdote à raconter. Mais il souligne également « l’intelligence de chacun pour s’approprier la démarche historienne », ces quelques principes qu’il a voulu leur transmettre et dont il avait lui-même hérité de ses propres maîtres. Quelle est-elle donc, cette démarche ? Est-ce qu’il s’agit de tendre vers « l’objectivité », ce qui, en sciences humaines et sociales, revient à marcher sur une ligne de crête aussi périlleuse que de se tenir entre les deux feux d’une guerre fratricide ? Est-ce réussir à mettre la politique à l’écart, dans le travail d’historien ?

« C’est un objectif qui est difficile à atteindre. Les souvenirs de la guerre restent encore vivaces. Quoi qu’on en dise, il y a encore deux Viêt Nam, un Nord et un Sud, qui subsistent. Pour parvenir à un degré d’objectivité raisonnable, je crains qu’il faille attendre que l’ancienne génération disparaisse, et qu’une nouvelle génération émerge. » C’est Florence Tran qui réagit la première à ce constat implacable : « Qu’est-ce qu’il faut dissocier ? Est-ce que ce sont les souvenirs, ou bien est-ce l’émotion traumatique liée aux souvenirs ? » L’historien a un sourire gêné, qui contient beaucoup de pudeur : « C’est malheureusement indissociable. J’ai moi-même passé l’essentiel de ma vie à l’étranger, mais il me reste des souvenirs, et des souvenirs vraiment douloureux. Bien que j’aie été au Sud-Viêt Nam, ces souvenirs se rapportent au Nord. » La difficulté à regarder les choses en face relève également des divisions très profondes qui existaient au sein même du Sud. La mémoire est une brûlure tenace, et c’est pour cette raison qu’il ne veut pas écrire son autobiographie. Il renchérit : « Oui, pour avoir une vue vraiment historienne, c’est-à-dire déconnectée de la prise de position, il faudra attendre encore longtemps. »

Nguyễn Thế Anh recevant à son domicile Louis Raymond. Crédits Florence Tran

La tâche la plus ardue à laquelle se confronte toute personne qui s’intéresse à l’histoire contemporaine du Viêt Nam, c’est de réussir à démêler le vrai du faux, dans une guerre qui a produit une multitude de « points de vue ». Mais, souligne Nguyễn Thế Anh, l’origine de cette vérité instable et en constante recomposition est à chercher plus loin que dans l’histoire la plus récente, avant cette rupture que fut l’année 1945. « Je me suis intéressé de très près à la vie de certains rois de la dynastie Nguyễn [1802-1945]. Dans ce qu’ont écrit Hàm Nghị, Duy Tân ou encore Bảo Đại, que ce soit à propos d’eux-mêmes ou de leur entourage, il y a des choses qui sont fausses du point de vue de l’historien. » C’est un héritage de la tradition chinoise des hagiographies : « Il y a énormément de contrevérités sur certains personnages, ce qui fait que souvent, on est dans le registre de la légende. » L’historien s’amuse de ce besoin de mythologie, en chatouillant les fiertés patriotiques les plus fragiles : « On a inventé des légendes pour ne pas reconnaître qu’entre Chinois et Vietnamiens, il y a quand même une communauté ancestrale. »

Il y a eu au 20ème siècle une « invention » du roman national vietnamien, au sens où l’on dit par exemple que Jules Michelet a inventé le roman national de la France au 19ème siècle : le pouvoir politique fait en sorte que l’histoire corresponde aux besoins du présent, c’est-à-dire à ce qu’elle le légitime. Cette invention a consisté pour partie en une « marxisation », parfois grossière, du passé du pays. « Même des historiens comme Phan Huy Lê ou Hà Văn Tấn, qui étaient parmi les historiens du Nord les plus objectifs et qui comptaient parmi mes amis, n’y ont pas échappé : il fallait suivre la ligne du Parti. » L’exemple le plus frappant est selon lui l’usage du mot « féodal » (phong kiến) : « Les historiens communistes parlent toujours de « l’époque féodale » pour se référer à l’ancien régime avant 1945, or ce n’est pas un concept pertinent. C’était une monarchie avec un État, mais qui n’était pas divisé en seigneuries. » Mais il fallait que les choses résonnent avec la première phrase du célèbre manifeste signé par Marx et Engels : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés […] ».

Il reste bien des choses à éclaircir dans l’histoire de ce pays, pour les jeunes chercheurs qui voudraient prendre ce chantier à bras-le-corps. C’est une aventure périlleuse, un numéro d’équilibriste. Pour y parvenir, d’aucuns peuvent prendre exemple sur un maître qui, toute sa vie, a marché sur un fil et qui continue de le faire dans sa 86ème année. Et veiller à ne pas être saisi par le vertige, car sous leurs pieds, pleine de contrevérités et de mensonges, se tient un abîme.

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