Tash Aw, né à Taiwan en 1971, citoyen de Malaisie, familier de la France, dessine dans ses livres écrits en langue anglaise un univers très personnel. Dans « Le Sud », son dernier roman, il raconte avec subtilité l’éveil de Jay, garçon désorienté, à son identité profonde, au sein d’une famille sino-malaise au bord de l’éparpillement.


Dans cette histoire qui se déroule au cours d’un bref été à la fin des années 1990, la Malaisie est un pays en proie à une grave crise économique : les marchés financiers se sont effondrés ; la monnaie a perdu de sa valeur ; certains membres du gouvernement se débattent dans des affaires de corruption ; les rues des villes sont pleines de commerces fermés ; de grands chantiers de construction immobilière sont abandonnés. Cependant, la crise intime qui est dépeinte dans ces pages semble à peine tributaire de l’extérieur. L’histoire se développe au sein d’un monde culturel presque strictement chinois ; le drame en présence concerne une famille dont les racines remontent à la province du Guangdong. Ses membres s’expriment volontiers en cantonais ou en hokkien – un univers autoréférentiel quasi dénué de toute présence malaise, musulmane.

Un garçon rêveur

Jay, le personnage central de ce roman, âgé de 16 ans, donne du souci à ses parents, Jack et Sui : le garçon, rêveur, indécis, ne travaille pas bien à l’école. Au début du récit, la famille décide de partir dans le sud du pays, afin de s’installer dans la ferme dont a hérité Sui, à la mort de son père. Jack espère que le labeur de défrichage, entre autres tâches manuelles, va endurcir son fils. Jay, lui, avant même que cet été ne transforme complètement sa vie, entretient une piètre opinion de son père. Il a l’impression de n’avoir devant lui qu’un professeur vieillissant, en perte de vitesse – tout en continuant de craindre son influence :

« Quand il vous dévisageait, vous finissiez par vous voir comme il vous voyait, affecté d’une sorte de carence. »

Il dit aussi :

« J’étais condamné, comme disait mon père, à une existence médiocre. Je ne savais pas exactement ce qu’était une existence médiocre, mais je pensais qu’elle ressemblait à celle de mon père. »

Les deux sœurs aînées de Jay, Lina, 20 ans, et Yin, un peu plus jeune, tout en se comportant plutôt sagement au sein de la famille, ont essentiellement la même opinion négative au sujet de leur père. Si leur mère, Sui, reste longtemps en retrait, elle finira par occuper une place fondamentale au cœur de cette histoire, presque aussi déterminante que celle de son fils Jay.

De l’innocence à l’expérience

Mais tout cela, pour l’instant, est d’une importance secondaire. À la ferme, la famille Lim retrouve Fong, gérant de l’exploitation installée à la lisière de la jungle, et ami de longue date. Jay se sent gêné d’occuper la chambre de Chuan, le fils de Fong, un garçon âgé de 19 ans, sans diplôme, qui travaille dans une supérette 7-11. Jay, qui s’est toujours senti un peu à l’écart des autres adolescents, éprouvant un désir troublant dans la proximité de corps masculins, se trouve à la lisière d’une révélation intime.

Si l’épanouissement de l’identité homosexuelle d’un adolescent constitue le thème central de cette histoire, Tash Aw a clairement voulu élargir la focale narrative, en écrivant une sorte de roman d’apprentissage : Jay trouvera sa voie personnelle, son chemin dans la vie, mais la victoire, semble-t-il, ne sera jamais acquise. Au fil des pages, on y suit le schéma, classique dans la littérature anglo-saxonne, du passage d’un jeune personnage de « l’innocence à l’expérience ». Jay ne cesse d’interroger ses sensations, de tenter de prendre la mesure des choses, de cadastrer le monde dans lequel il vit, entre sa famille étouffante et la jungle qui entoure la maison.

Les séquences, bien rythmées, sont parfois racontées par Jay lui-même, parfois menées par un narrateur extérieur, mystérieux, parlant a posteriori, avec la sagesse d’un savoir durement acquis. Dans certains passages, l’auteur choisit aussi de relater les choses selon le point de vue de Jack, puis de Fong, le père de Chuan. Surtout, ce sont les pensées de Sui, la mère de Jay, qui contiennent le plus de profondeur et d’émotion. Cet été passé à la ferme, dans le Sud, si proche de la frontière avec Singapour, donne l’occasion à Sui de repenser à son mariage avec Jack. Au lycée, celui-ci était son professeur de mathématiques, de 15 ans son aîné. Sui est partagée entre le désir viscéral, teinté de désespoir, de maintenir sa famille ensemble, et l’envie de révéler quelques vérités à ses enfants.

Douce sensualité

L’essentiel, pour Jay, son fils qui lui échappe, est d’aller se baigner dans un lac un peu secret avec Chuan, et de se coller à son dos tiède, juché sur son scooter, lorsqu’il s’agit de se rendre en ville. Jay n’entretient aucun doute sur son désir et – miracle – Chuan, son aîné, finit par comprendre et accueillir cette attente, qui se concrétise enfin. Des mots assez chastes sont utilisés pour décrire la relation naissante, qui s’épanouit bientôt, mais l’art romanesque de Tash Aw réside dans ce mélange de douce sensualité, de réserve, de légère distance à l’égard des événements qui se déroulent.

Jay a-t-il trouvé le bonheur ? Au-delà des sensations, des étreintes avec Chuan, cela n’est pas certain :

« Pendant si longtemps, j’avais voulu échapper à ma famille et devenir adulte, avec le contrôle total sur ma vie, mais à présent, je craignais que cet instinct ne soit devenu si fort que j’essaierais de fuir toutes les personnes dont je me rapprocherais, jusqu’à ce que la fuite elle-même soit la seule chose qui me contente, et que fuir devienne mon mode de vie. »

Le travail du temps

Et puis il y a cette voix mystérieuse qui intervient parfois, qui, concernant certains espoirs de l’adolescent, jette ces brefs mots :

« Il ne sait pas, contrairement à moi, que ce ne seront que de simples illusions. »

Au bout de l’été, dans une atmosphère crépusculaire, la ferme est vendue, la famille chinoise, ce cocon sacré, garant du sens de l’existence, au bord de l’éclatement. Au moment du départ, alors que Sui laisse son fils sur place, elle constate que le temps a fait son travail. Voici comment elle considère le garçon monté en graine :

«  … il lui semble que Jay a grandi de plusieurs centimètres au cours du dernier mois et qu’il est maintenant aussi grand que Jack, leurs silhouettes élancées en miroir l’une de l’autre. »

Jay voudrait que les moments intenses vécus auprès de Chuan soient éternels, ou du moins puissent durer un peu plus longtemps. Dans les dernières pages du roman, lui aussi est gagné par une forme de mélancolie :

« Dans la nuée éblouissante et inquiétante des lucioles, de minuscules points lumineux s’éteignent et Jay se demande si elles s’éteignent parce qu’elles meurent, ou pour autre chose de moins définitif, la fatigue ou la migration. Il craint qu’elles ne commencent toutes à s’éteindre, signifiant la fin d’une saison, et de nombreuses vies minuscules. »

Tash Aw est un romancier subtil : il ne force jamais la note, n’impose jamais l’interprétation, et sait dépeindre un climat sensitif tout en nuances. Malaisie ; milieu chinois ; affirmation de l’identité homosexuelle ; écriture en langue anglaise : il définit lui-même, en toute liberté, les paramètres de son univers créatif.

Tash Aw. Le Sud, traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj, Éditions Flammarion, 2026, 290 p.

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